La juste place, un chemin d’humilité

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Publié le 6 novembre 2026

Dans toute relation d’accompagnement, la question de la juste place est un discernement permanent. Deux aumôniers de la maison d’arrêt de Montbéliard, Liliane Vurpillot et Paul Châtelain, ont puisé cette réflexion dans l’attitude de Jésus et les figures de Saint Paul et de Jean-Baptiste.

La juste place questionne tout aumônier et plus largement tout humain qui accompagne d’autres humains. Elle se pose das une cellule, un couloir, une équipe, une institution. Elle surgit quand une personne confie sa peur, sa colère, sa foi, son silence ou son désir de recommencer. Elle se pose aussi quand nous voudrions réparer, convaincre trop vite, donner une solution, trouver la bonne parole ou faire advenir un changement. Être à sa juste place, c’est bien sûr savoir où se tenir. C’est aussi être présent, sans prendre toute la place ni s’effacer, servir sans se rendre indispensable, témoigner du Christ sans faire écran à sa rencontre.

À l’école de Saint Paul

Saint Paul nous donne, dans la première lettre aux Corinthiens, l’image du corps: il est un, et pourtant, composé de plusieurs membres. L’œil n’est pas le pied, l’oreille n’est l’œil. Chacun est différent, chacun est nécessaire, aucun ne peut dire: « Je n’appartiens pas au corps. » Aucun ne peut dire à l’autre: « Je n’ai pas besoin de toi. » La juste place commence dans cette reconnaissance: nous sommes un seul corps, animés par un même Esprit, et chaque membre porte une dignité propre. Comme des poussières d’étoiles appartenant au même univers, nous ne sommes pas interchangeables, et nous participons au même souffle créateur.

Paul met en garde contre deux déformations: se croire inutile ou se croire indispensable. L’un conduit à l’effacement: « Je n’ai pas ma place. » L’autre conduit à la déformation: « Je peux me passer des autres. » Dans les deux cas, la comparaison prend le dessus sur la communion. La juste place est de consentir à apporter ce que nous sommes, tout en laissant les autres apporter ce qu’ils sont.

La place que nous prenons -parce qu’en faisant le choix d’agir, nous prenons une place- n’est jamais neutre. Elle est habitée par notre passé, nos croyances, nos blessures, nos apprentissages, notre rapport à l’autorité, à la reconnaissance, au manque, à la peur, à l’amour. Nous en prenons parfois trop parce que nous voulons être utiles, aimés, efficaces. Une intention généreuse peut alors se déformer: accompagner peut devenir conduire; écouter peut devenir maîtriser; consoler peut empêcher l’autre de traverser sa peine; éclairer peut réduire le mystère de son chemin.

La question de la juste place demande donc un travail intérieur pour poser sa propre intention: quelle est ma mission? Depuis quelle partie de moi est-ce que je l’exerce? Depuis la confiance ou depuis la peur? Depuis le service ou depuis le besoin d’être indispensable? Trouver sa place suppose de passer du « Qui suis-je? » à l’accueil du « Je suis »: je suis aimé, limité, en chemin… Je ne possède pas la vie, je la reçois. Je ne suis pas propriétaire de la relation, j’en suis serviteur. Je suis, tout court.

La juste place est aussi la place que je laisse. Être à ma juste place, c’est permettre à l’autre de prendre la sienne. Comme Jean-Baptiste pour l’Époux? L’autre existe avant que je m’approche de lui. Il est marqué par une histoire que je ne connais pas entièrement, habité par des liens, des blessures, des ressources. Je peux écouter, soutenir, questionner, prier, marcher avec lui, mais pas traverser à sa place.

« La Prédication de saint Jean-Baptiste » à voir dans le chœur de l’église Saint-Martin de Castelnau-d’Estrétefonds

Repères pour une juste posture d’accompagnement

Pour tenir cette juste place, il faut d’abord un cap. Jean-Baptiste en est une figure forte. Il a reçu une mission, il ne se l’est pas donnée. Il garde le regard fixé sur le Christ. Il désigne Jésus, puis il laisse partir ses disciples. « Il faut qu’il croisse et que je diminue »: cette parole pourrait devenir une règle intérieure pour toute mission d’aumônerie dans les changements de posture au fur et à mesure de la relation. Il faut aussi un cadre. Le cadre protège la liberté de la relation. Il rappelle la mission reçue, la confidentialité, le rôle de chacun, la nécessité de la formation de l’équipe. Sans cadre, le désir de servir peut se déformer en besoin d’être aimé, en urgence de sauver, en pouvoir subtil sur l’autre.

Il faut encore une estime de soi ajustée. Trop peu d’estime peut nous pousser à demander à l’autre de nous rassurer. Trop d’estime peut nous faire croire que nous savons mieux que lui, pour lui. La juste place demande une articulation délicate: se savoir assez solide pour ne pas rechercher sa valeur dans le regard de l’autre, assez humble pour reconnaître l’autre comme autre. Sans cette estime de soi, l’autre peut devenir celui qui me confirme, me valorise, me donne le sentiment d’être utile. Avec une estime de soi pacifiée, il peut exister pour lui-même, devant moi, devant Dieu.

La confiance se construit par la compétence, la fiabilité, l’attention et l’honnêteté. Être compétent, c’est accepter de se former et de ne pas tout savoir. Être fiable, c’est tenir parole, garder les confidences, refuser les commérages. Faire attention aux autres, c’est se centrer sur ses intérêts, ses urgences, ses réponses. Être honnête, c’est oser une parole craie, douceur et vérité. La confiance donne à la relation l’espace nécessaire pour respirer. Elle permet à chacun de ne pas se protéger en permanence, et donc de trouver peu à peu sa place.

La parole, le silence et le corps deviennent alors des médiations de la juste place. La parole peut ouvrir un passage, nommer une espérance, poser une question, rappeler une dignité; elle peut aussi envahir si elle arrive trop vite. Le silence peut devenir hospitalité: il laisse à l’autre le temps de sentir, de chercher, de déposer ou simplement d’être là. Le corps, lui aussi, parle: manière de s’assoir, de regarder, de garder la bonne distance, de ne pas brusquer, de ne pas fuir. Avant même les mots, notre posture dit si l’autre a de la place devant nous.

À l’image de Jésus

Jésus demeure notre maître en cette matière. Il ne donne pas de leçons. Il incarne la juste place dans ses actes. Il marche, s’arrête, regarde, écoute, questionne, touche et se laisse toucher.

Avec ceux que la société tient pour « impurs », Jésus distingue la personne du mal. Il va vers eux, il est touché, il ose la rencontre, il prend le risque de trangresser la Loi. Il pose une parole ferme qui met en mouvement: « Lève-toi », « Viens au milieu », « Sois purifié », « Tes péchés sont pardonnés ». Il leur signifie concrètement: tu as de la valeur pour moi et pour Dieu.

Avec ceux qui se croient « purs », Jésus agit autrement. Sans les humilier, il interpelle leur conscience. Il révèle leur part d’ombre sans les réduire à elle. Il questionne, confronte, ouvre un avenir. Il ramène au coeur de Dieu, au lien avec l’humain, à la vie. A celui qui est écrasé, il rend la dignité. A celui qui est exclu, il ouvre un retour. À celui qui se croit arrivé, il rouvre le chemin.

Pour un aumônier, la juste place est toujours en mouvement. Elle se teste, se sent, se travaille, se réajuste. Elle demande un cap, un cadre, une estime de soi humble, une confiance patiente, une parole mesurée, un silence habité, un corps présent. Elle se vérifie dans les actes, quand l’autre peut être plus libre de partager et plus en lien avec le vivant en lui.

Liliane Vurpillot et Paul Châtelain

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