Combien de fois dois-je pardonner à mon frère ses fautes ? Dans l’Évangile de ce dimanche 13 septembre 2026, Jésus indique le pardon comme une clé du Royaume de Dieu. En pardonnant, on n’encourage pas les impardonnables. Au contraire, refuser de pardonner, c’est empêcher le problème de se résorber, empêcher la plaie de se cicatriser ; alors que pardonner c’est libérer l’avenir, ouvrir un passage dans un mur.
Prédication du père Louis Groslambert pour le vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire
Ce n’est pas moi qui l’invente ; c’est une réalité : nous avons des dettes.
Qui sont nos parents ? des gens qui, pendant des années et chaque minute, nous ont donné leur attention, leur délicatesse, leur patience, leur disponibilité, leur pardon… tout cela n’a pas de prix. Nous avons envers eux une dette que nous ne pourrons jamais rembourser.
Qui est notre Dieu ? Celui qui nous a donné la vie, la croissance, l’intelligence, la connaissance de Jésus, la sagesse de la croix, la révélation d’un amour qui ne se dérobe pas, même devant les tortures… tout cela n’a pas de prix. Nous avons envers Dieu une dette que nous ne pourrons jamais rembourser. Notre action de grâce n’est pas à la hauteur des grâces que Dieu nous donne.
À l’époque de la rédaction des évangiles, le travail d’une journée était payé d’une pièce d’argent. Donc la parabole raconte qu’un homme exigeait le remboursement de 100 pièces d’argent, soit le salaire d’un peu plus de trois mois ; or, le roi avait dispensé cet homme d’une dette équivalente au salaire de 60 millions de journées de travail (si on travaille 300 jours par an, l’homme aurait dû accumuler le salaire de 200 000 ans pour rembourser cette somme) ! Ce personnage qui remet une dette si démesurée ne peut être que Dieu ! Et cela nous conduit à dire « qui es-tu Seigneur, pour nous aimer ainsi ? »
Remarquons que le roi efface la dette d’un homme sans avoir vérifié que cet homme saurait effacer la dette d’un de ses frères… sans s’être demandé si l’autre était digne d’une telle faveur. Dieu pardonne avant qu’on sache pardonner, parce qu’il est le Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité. Le drame est qu’un Dieu si généreux peine à transmettre à ses enfants son goût de la miséricorde ; le drame est que la compassion est un geste admirable mais trop exceptionnel, alors qu’elle est une exigence normale pour tous. Le drame est que nous sommes loin d’être à l’image de celui fait briller son soleil sur les injustes autant que sur les justes.
Le drame, le péché fondamental, c’est notre orgueil. Nous sommes orgueilleux, nous qui oublions que tout ce que nous avons, c’est Dieu qui nous l’a donné, nous qui oublions que nous avons une dette envers lui… et nous qui ne supportons pas que les frères aient une dette envers nous. Alors, parce que notre dette est astronomique, nous demandons à chaque messe que Dieu nous en libère, et plusieurs fois, nous disons : Seigneur, prends pitié.
Nous avons tout à gagner en demandant que notre dette nous soit remise. En effet, si nous voulons un Dieu juste qui punit les coupables, sans remettre les dettes, c’est à un tel Dieu que nous aurons à faire, nous qui ne sommes pas sans péché. Mais, si nous déclarons que ce Dieu pardonne plus de 70 fois 7 fois les dettes les plus monumentales, il convient que nous l’imitions et que nous remettions les dettes infiniment plus modestes. La seule manière de remercier Dieu pour sa confiance, son pardon, le don de lui-même,… c’est d’offrir aux frères ce que nous avons reçu de Dieu : la confiance, le pardon, notre vie.
On voit dans la parabole que ce maître est prêt à tout pardonner sauf une chose : il ne pardonne pas à qui refuse de pardonner. Est-ce parce que le pardon de Dieu a des limites ? non ! c’est parce que celui qui refuse de pardonner fait son propre malheur. Il nous est indispensable de pardonner parce que nous nous faisons du mal à nous-mêmes si nous ruminons nos amertumes au point d’avoir des insomnies et des ulcères d’estomac.
On raconte que des enfants entraient dans l’atelier de Léonard de Vinci, et qu’un jour, un enfant bouscula une des toiles du peintre. Celui-ci se mit en colère, chassa l’enfant… Bref, il ne pardonnait pas. Résultat : le peintre s’est retrouvé sans créativité, et maladroit. Alors, déposant son pinceau, il alla trouver l’enfant, lui demanda pardon en disant : « J’ai fait pire que toi : toi tu as heurté une de mes créations, alors que moi, par ma colère, j’ai blessé une création de Dieu ».
En pardonnant, on n’encourage pas les impardonnables. Au contraire, refuser de pardonner, c’est empêcher le problème de se résorber, empêcher la plaie de se cicatriser ; alors que pardonner c’est libérer l’avenir, ouvrir un passage dans un mur. Frères et sœurs, vous êtes créateurs de vie comme Dieu, si vous rendez l’avenir possible pour vous et les autres. Pour créer l’avenir, Dieu n’a qu’une méthode : il fait grâce, il pratique le cadeau. Dans beaucoup de relations, on ne fait pas de cadeau (à tous les sens du mot) ; nous pouvons au contraire pratiquer le cadeau de la réconciliation.
Je conclus ce commentaire de la parabole en disant simplement que la clef qui ouvre la porte d’entrée au Royaume de Dieu, c’est le pardon. Chacun a cette clef dans sa poche. Qu’il s’en serve ! La clef du Royaume, c’est le don de soi : « mon corps livré pour vous ». Jésus a actionné cette clé ; chacun a cette clé dans sa poche : qu’il s’en serve.